Mes recherches sur la psychothérapie d’enfant et le champ social

Psychothérapie d’enfant, champ social : des recherches qui se croisent

Mon dernier travail de recherche a été effectué durant mon expérience en CMP pour enfants. J’y aborde la question de la prise en charge thérapeutique de l’enfant. J’ai notamment développé le processus du développement psychologique des tout-petits, et le positionnement du psychothérapeute dans leur prise en charge. Je me suis également intéressée dans mes recherches à la sociologie et la psychanalyse.

Extraits de mon travail

La liminalité dans la psychothérapie d’enfant : un espace entre contrainte et création

Introduction

La psychothérapie des tout-petits est loin d’être un jeu d’enfants. Et pourtant, comme pour toute forme de thérapie, il est bien question de je(u), et si le psychothérapeute ne sait pas jouer, il y a quelque chose qui ne prendra pas et la thérapie ne pourra avoir lieu. Je partage l’idée de Winnicott selon laquelle toute relation thérapeutique nécessite quelque part cette capacité à jouer de la part du thérapeute, dans le sens de créer quelque chose de nouveau, d’être inventif. Mais selon le patient avec lequel le travail se fait, il est évident que l’on ne jouera pas de la même façon, car l’élaboration du jeu qui se produit au cours de chaque psychothérapie va dépendre de l’individualité de chacun. La capacité de jouer va ainsi de pair avec la capacité de s’adapter à son interlocuteur.

Cette capacité d’adaptation se traduit obligatoirement dans l’espace thérapeutique, dans lequel on va penser une forme de prise en charge qui convient au patient. Pour l’enfant, on ne peut attendre de lui qu’il nous parle de sa problématique de la même façon que le ferait une grande personne. Sa parole, ses questionnements et ses angoisses vont bien sûr passer par les mots à partir d’un certain âge, par son corps, mais aussi par le dessin ou justement par le jeu.

Il faut toujours garder en tête que le jeu, au-delà de sa fonction d’amusement, est un dire qui prend sa source dans la subjectivité de l’enfant. En cela, il suit les mêmes lois que toute autre parole : il s’adresse à l’Autre, et il est important qu’un petit autre dans la réalité puisse en accuser réception. C’est là notamment que le thérapeute devra mettre en oeuvre sa capacité à jouer.

Au travers de cette parole qu’est le jeu, on voit le va-et-vient qui se produit entre le monde interne de l’enfant et le monde externe. Cette interaction entre le dedans et le dehors est la base de tout échange et est ce qui participe de la structuration de l’individu. C’est précisément à partir de ce mouvement d’aller et retour que j’en suis venue à m’intéresser à la question de ce qui se passe entre, à cet interstice, que l’on pourrait qualifier de liminaire pour reprendre le terme d’Arnold Van Gennep. Car durant mon travail en CMP, avec les enfants, j’ai souvent eu affaire à cette liminalité, à cet entre-deux, véritable espace transitionnel où de nombreuses choses étaient convoquées et mises en acte, où l’on pouvait assister à la création de quelque chose ou au contraire à une certaine paralysie due à cette liminalité qui empêche parfois de se positionner et qui suspend l’être. C’est d’ailleurs pour cela que j’ai emprunté à Van Gennep le concept de liminalité qu’il décrit dans son étude ethnologique des rites de passage et qui, à mon sens, témoigne bien de cette suspension, de cet interstice qui fait que l’homme se retrouve en marge parce que pris entre deux mondes.

Cette liminalité qui est venue m’interroger et dont j’aimerais rendre compte ici est à la fois très compliquée à appréhender et extrêmement banale. Très compliquée parce qu’elle est difficile à mettre en mots, parce qu’elle nous échappe du fait même de sa nature insaisissable, toujours « au seuil de ». Et banale, parce qu’elle se rencontre partout et dans des situations tout à fait concrètes. L’être humain y est confronté au quotidien : il évolue entre deux mondes, celui de sa singularité et celui du champ social, où il doit toujours s’adapter au mieux aux exigences de l’un et de l’autre pour rester dans la normalité et dans un certain équilibre. Il doit savoir faire avec cet entre-deux et s’y positionner correctement, et ce dès l’enfance.

La liminalité est ainsi intrinsèque à l’humain, et pourtant ce n’est pas toujours la première chose que l’on voit lorsque l’on travaille avec des très jeunes patients. C’est au fur et à mesure des rencontres qu’elle s’impose à nous et qu’elle vient soulever en nous de nombreuses questions, que ce soit sur le positionnement qu’il nous faut prendre pour entrer dans le monde de l’humain, sur la potentialité créatrice qu’elle permet ou encore sur les barrières qu’elle peut nous imposer.

Ainsi, afin de toucher du doigt cet entre-deux, je vais tenter dans ce travail de montrer en quoi se caractérise la liminalité. Il s’agira alors d’essayer de répondre à plusieurs questions. Tout d’abord, comment s’est-elle manifestée dans mon travail dans la psychothérapie des enfants, et comment peut-on la mettre à profit ? En quoi peut-elle être investie comme espace de création ? Mais parallèlement aux points positifs qu’elle peut apporter, en quoi, du fait même de sa nature compliquée, peut-elle aussi mettre en difficulté le psychothérapeute et le patient et venir impacter l’espace thérapeutique en devenant toxique ? Enfin, en quoi est-elle inhérente à la fonction du psychothérapeute d’orientation analytique ?

Conclusion

En partant de mon expérience et des impressions qui en ont découlé au fur et à mesure de son avancement, j’ai été amenée à me rendre compte que la notion d’entre-deux avait joué une part considérable dans toutes les rencontres que j’avais pu faire, que ce soit avec les patients ou avec les soignants. En effet, j’y ai été confrontée régulièrement, à différents moments et dans différents lieux, en groupe ou en consultations individuelles et sous différentes formes, m’amenant ainsi à penser qu’elle semblait aller au-delà du champ du subjectif pur pour venir toucher quelque chose du commun. Je sentais également que dans cet entre-deux se passaient des choses subtiles mais pourtant capitales, et que quelque part, l’existence de cet entre-deux était absolument nécessaire, tant dans les psychothérapies qui étaient menées que dans le quotidien.

En ayant recours au concept de liminalité de Van Gennep pour rendre compte de manière plus concrète de cet entre-deux qui me posait question, j’ai voulu montrer que la liminalité, même si elle est difficile à cerner et qu’elle semble nous échapper, est l’affaire de chacun de nous. Nous y sommes tous confrontés dès notre plus jeune âge, en raison du fait que nous sommes des êtres humains qui vivent en société et qui sont doués de langage. En raison de cela, il se produit obligatoirement une tension dedans-dehors, tension caractéristique au malaise dans la civilisation parce que nous sommes toujours pris dans l’entre-deux de notre subjectivité et de l’espace social.

J’ai tenté de montrer que c’est grâce à cette tension qui se produit et qui nous amène à découvrir l’A/autre qu’il y a naissance psychologique, et que c’est par cette naissance provoquée par la mise en tension de deux espaces que l’infans s’inscrit dans le monde de l’humain. Cette inscription le fait entrer dans un espace liminaire, qui va se remplir petit à petit de symbolique et le tenir éloigné du réel, et où il va pouvoir y articuler ce qui le constitue comme sujet unique à ce qui fait l’espace social, c’est-à-dire être introduit à la dette et au désir.

Au travers de l’analyse d’un atelier pour enfants en bas âge, il s’est agi d’exposer comment ce qui se joue dans l’espace liminaire peut être reproduit en thérapie pour aider l’enfant à aller jusqu’au bout de sa naissance psychologique. En recréant une mise en tension entre plusieurs espaces, l’enfant évolue dans une liminalité thérapeutique que les soignants lui permettent d’investir de manière créative par le jeu faisant appel au symbolique, dans l’optique qu’il puisse à la fois se construire comme petit sujet à part entière et s’établir comme sujet du groupe, partageant la même réalité que ses membres et étant soumis aux mêmes lois et à la même dette.

Si j’ai insisté principalement dans cette partie sur la créativité que la liminalité donne l’occasion de mettre en oeuvre, c’était pour pouvoir mettre par la suite en relief l’importance de l’Autre dans notre rapport au désir et dans l’espace thérapeutique. Car comme je l’ai montré avec un cas clinique, lorsque la liminalité est dépourvue de sa « teneur » en symbolique, plus rien ne fait référence et c’est l’imaginaire qui prime. Lorsque cela se produit avec un patient, l’espace thérapeutique est pollué, il n’y a plus de désir et de créativité mais seulement du fantasme et de la jouissance. Il ne s’agit plus alors de soin. Il est donc important pour le thérapeute de se raccrocher au symbolique et de le réintroduire dans l’espace liminaire pour lui redonner le potentiel créateur qui le caractérise et mettre le patient au travail.

Enfin, en reprenant les considérations éthiques qui ont jalonné l’avancement de ce travail, j’en suis venue à réfléchir sur la place du psychothérapeute dans l’espace social et son caractère liminaire. Car lorsque le psychothérapeute est d’orientation analytique, il se produit nécessairement une tension entre l’éthique à laquelle il adhère – éthique de la psychanalyse qui n’est pas là pour répondre aux attentes sociales – et sa fonction de réadapter les individus à la société que cette dernière lui attribue. Ce double engagement éthique du thérapeute, qui est à la fois au service de la société et au service du patient, à son « chevet », dans sa manière de recueillir sa parole, sa souffrance, sa singularité, vient ainsi caractériser cette profession et la placer du côté de la liminalité, reflétant en quelque sorte la liminalité à laquelle nous avons tous affaire dans la tension entre singularité et espace social.